Un mur.
Ça me fait ça à chaque fois. Le matin, juste avant d’entrer dans la cour du collège, j’ai l’impression d’être face à un mur. Un mur d’élèves, de profs, de surveillants, de cartables, de prénoms hurlés, d’éclats de rire, d’insultes qui fusent, de courses désarticulées vers rien, de chutes provoquées par des croche pattes discrets, de débuts de bagarre, de fins de bagarre, de “vas-y répète un peu pour voir !?”, d’amours d’un jour, d’amitiés pour toujours, de petits groupes secrets, de rumeurs visant toujours les mêmes, propagés par ceux qui aimeraient bien faire l’objet de rumeurs, de destins liés au moins pour une année, de Géraldine, Nicolas, Héloïse, Samuel, Jérôme, Anaïs, Aristi, Sophiane, Manuela, Gautier, Emmanuelle, Mohammed, Frédérique, Harry, et d’autres Jules, des comme moi, apeurés face au mur.
J’ai toujours un petit temps d’arrêt. Quelques secondes pendant lesquelles je me demande : “comment je rentre là dedans ? Comment je deviens moi aussi une brique du mur ?”
La réponse est simple : en faisant un pas de plus. En posant un pied dans cet espace furieux. Mais ce petit mouvement me réclame certains matins un effort immense.
La cour a sa géographie. Ses zones réservées, ses points de ralliement, ses lieux d’affrontement ou de rencontre. Les groupes s’y forment en fonction des fringues, de l’attitude, de l’âge, de l’origine sociale, des notes, de la quantité de sébum sur la peau ou de la présence d’un appareil dentaire sur les chicots. Chaque bande a ses codes et son secteur.
En tant que sixième à cartable carré et pantalon en velours côtelé, donc tout en bas de la chaîne alimentaire, au niveau des organismes unicellulaires de la cour, juste en dessous des arbres quoi, je n’ai accès qu’à un nombre extrêmement restreint d’emplacements. Bien sûr, j’ai le droit de me planter devant la salle 402, où aura lieu le premier cours de la journée, mais ça, c’est la maxi honte, réservée aux maxis boloss, un signe de docilité éliminatoire si on veut avoir l’air cool. Il y a bien un banc dévolu aux sixièmes, mais c’est le plus pourri de l’établissement, et il a déjà été réquisitionné par les moins jeunes des plus jeunes, c’est à dire ceux qui ont le moins un physique de bébé, et c’est clairement pas ma catégorie malgré mes 3 poils au cul. J’ai des joues de bambins qui rosissent au moindre coup de stress, et à ce stade de ma vie, un coup de vent, c’est un coup de stress.
Pas question de vagabonder dans la zone nord de la cour, réservée aux géants du collège, c’est à dire les 4ème et les 3ème, ces créatures difformes aux prises avec les pires heures de l’adolescence et qui s’approchent beaucoup trop près du lycée, et donc du bac, des études secondaires, du premier CDD, du premier CDI, du premier licenciement, du dernier CDI, de “Joyeux anniversaire Patrick ! Whaou, 50 ans c’est quelque chose. Tu poses tes RTT pour fêter ça ?”, de la retraite, de l’Ehpad, et donc DE LA MORT. Pour moi, aucune différence entre un 3ème et un vieillard à l’agonie. Aucune.
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